Voir la galerie


L’ouverture ethnopolitique est (aussi) entre autre, d’abord un Regard.
De la même façon qu’elle prend l’être du monde par ce regard, elle enveloppe les détails, voire même les sous entendus, les ombres et les éclats pour emmener au cerveau la totalité de l’image qui n’est plus une vision /une vue, mais un embrasement de choses à voir.

Sur le lac Tonle Sap ; les touristes joyeux, filment à tue tête sous le soleil, tout en rire et en passages rapides de leurs barques à moteurs. Heureux de vivre l’expérience dans cette Venise asiatique.
C’est là et seulement là (pour l’instant) que j’ai compris en regardant et dans ma chair, qu’elle est la capacité de l’espèce humaine à supporter pour avoir une « vie ».
Non ! Ce n’est pas Venise !
Beaucoup de ces sans papiers dans l’espace mi-terre/mi eau, surnageant les terres cambodgiennes, ne peuvent être rejetées des frontières.
Il faut s’imaginer vivre dans deux pièces de quelques mètres carrés, sur les flots. Une pièce pour dormir et l’autre pour manger. Il faut s’imaginer rester à longueur de temps/toute une vie dans cette humidité eau dessus des flots marrons.
Il faut s’imaginer ne pas avoir d’autres moyens qu’une pêche de plus en plus ténue qui ne suffit pas à nourrir une famille comme les rizières trop sèches ou trop inondées des mauvaises terres.
Il faut s’imaginer, enfin naître – et – mourir là.
D’ailleurs, où vont les corps des vieux de Tonle Sap ?

Certes, il y a l’église peinte en bleu vif, les centres médicaux et les écoles aux teintes claires et joyeuses grâce aux ONG… où les enfants en uniformes se rendent tous les jours.
Il y même parfois grâce aux batteries de voitures des téléviseurs qui apportent l’Image du dehors. L’Image du Coca Cola, des Jeans, de la musique moderne et du Reste.
Mais quand les corps trop grands des enfants en uniformes ne pourront plus aller aux petites écoles colorées du lac, quand les adolescents voudront partir à Phnom Penh pour s’en sortir, et ne rien trouver… Pour rester alors à Siem Reap et travailler dans les hôtels de plus ou moins grands luxe pour quelques dollars par mois. Ces merveilleux, ces trop nombreux hôtels qui fleurissent sans permis de construire de part et d’autre des routes boueuses, juste le temps d’empocher les subventions de commencer les travaux, et de se déclarer en faillite…

Sur le lac Tonle Sap, il n’y a pas de pauvreté, de plainte ou de révolte. Les visages ne sont ni tristes, ni fermés, même, au contraire, ils montrent une certaine sérénité, comme une douceur de vivre dans l’acceptation de leur vie. La religion, l’histoire et l’habitude des privations ancestrales sont passées par là.
Les visages de Tonle Sap sont la matérialisation du « déjà là »*, de « l’à quoi bon »* ; de l’être qui de fait n’attend plus.

Ce n’est pas que l’espoir soit parti. Ce n’est pas que l’espoir appartienne à l’au-delà ; c’est autre chose. C’est qu’ils n’attendent rien.
Ils sont là dans cette présence presque irréelle au dessus des flots bruns, passants d’une rive à l’autre, après les longs balancements des hamacs, hors d’atteinte ou le corps élastiquement posé et replié sur eux même au bord des cabanes flottantes, dans l’ailleurs – temps.
Ni en prière, ni en espoir. Ils sont là, et profondément bouleversée par cette nouvelle compréhension de ce que peut être Une vie / La Vie, leur vie. Je me laisse guider vers la sortie du lac de Tonle Sap.